Histoire et renaissance du thé à La Réunion

Le texte retrace l’histoire du thé réunionnais, depuis les essais d’acclimatation du XIXᵉ siècle jusqu’à son essor industriel entre 1955 et 1972. Il explique ensuite l’abandon de la filière, lié aux coûts, à la concurrence internationale et au manque de structuration. Les anciens théiers deviennent alors des “forêts de thé”, véritables archives végétales des Hauts. Depuis les années 2000, le thé renaît sous forme de micro-projets patrimoniaux, touristiques et artisanaux, notamment à Grand-Coude et à la Plaine des Palmistes.

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Pascal Picard, Stéphane Arnoux, Zora

6/17/20266 min read

Le contexte : une île de plantation dans l’océan Indien

Avant de parler du thé, il faut rappeler le cadre. La Réunion est une île de plantation, insérée très tôt dans les grandes dynamiques coloniales de l’océan Indien : café, puis canne à sucre, ensuite géranium, vanille, cultures vivrières, etc.

Dans cet espace, le thé ne sera jamais une monoculture dominante comme à Ceylan (Sri Lanka) ou dans le nord de l’Inde ; il sera plutôt une “culture de crête”, au sens propre (les hauts, les plateaux frais) et au sens figuré (une filière de niche, intermittente, souvent expérimentale, mais avec une forte valeur symbolique).

Trois éléments structurent durablement son histoire :

  • Le gradient altitudinal : les hauts frais et humides (Plaine des Palmistes, Grand-Coude, certains plateaux de l’Est) offrent un microclimat proche des zones théicoles subtropicales.

  • La concurrence des cultures dominantes : café au XVIIIᵉ–XIXᵉ siècle, puis canne, puis géranium, qui mobilisent capitaux, foncier et main-d’œuvre.

  • Le statut périphérique du thé : longtemps culture d’essai, de diversification ou de reconversion, jamais colonne vertébrale de l’économie agricole réunionnaise.

Les origines : essais et acclimatation (XIXᵉ – début XXᵉ siècle)

Les sources disponibles indiquent que les premières introductions de théiers datent du XIXᵉ siècle, dans le contexte général des acclimatations coloniales (café, girofle, canne, arbres fruitiers, etc.) menées par l’administration et de grands propriétaires.

À partir de 1850, la Plaine des Palmistes fait l’objet de concessions gratuites pour favoriser la colonisation agricole : on y teste blé, riz, maïs, café, arbres fruitiers… et ponctuellement le thé, parmi d’autres cultures dites “d’essai”, dans un climat d’altitude jugé prometteur.

On est à cette époque dans une logique :

  • D’expérimentation agronomique (tester les cultures possibles dans les hauts) ;

  • De mise en valeur foncière des plateaux intérieurs ;

  • Et de recherche de spéculations rentables en complément ou en alternative au café puis à la canne.

Les archives accessibles en ligne restent fragmentaires : l’histoire du thé à ce stade est davantage une constellation de tentatives locales qu’une filière structurée. L’essentiel est : le thé est présent à La Réunion bien avant les années 1950, mais sous forme d’essais dispersés, souvent peu documentés et concurrencés par les grandes cultures coloniales.

L’essor encadré : la phase industrielle (années 1950–1972)

Le tournant décisif intervient au milieu du XXᵉ siècle. Plusieurs sources touristiques et patrimoniales convergent :

  • “C’est véritablement en 1955 que la culture du thé connaît un essor considérable, notamment à Grand-Coude et à la Plaine-des-Palmistes”.

  • Dans les années 1960, environ 350 ha de thé sont cultivés à l’échelle de l’île ; Grand-Coude devient un pôle majeur de production.

  • Une usine à thé est construite à Grand-Coude vers 1960, avant de péricliter et d’être reconvertie plus tard en salle des fêtes municipale.

  • On est clairement dans une logique de filière industrielle, avec :

Un appareil de transformation :

Construction d’une usine à thé à Grand-Coude (Hauts de Saint-Joseph), connectée à des plantations environnantes ;

Structuration d’un réseau de cueilleurs et de parcelles sur plusieurs dizaines, puis centaines d’hectares.

Une spécialisation géographique :

Grand-Coude : plateau volcanique à ~1100–1200 m d’altitude, entre la rivière des Remparts et la rivière Langevin, avec un microclimat frais et humide très favorable au thé.

Plaine des Palmistes : caldera en plateau d’altitude à 900-1200 m d'altitude, entre Piton des Neiges et Piton de la Fournaise, également identifié comme zone d’implantation de théiers.

Un positionnement qualité :

Plusieurs témoignages contemporains rappellent que le thé de La Réunion était alors réputé comme l’un des meilleurs du monde, parfois décrit comme “l’un des trois meilleurs thés au monde” dans les années 1960–1970.

Un couplage avec d’autres cultures :

Dans la mémoire locale, la phase “thé” succède en partie à la crise du géranium : les champs de thé sont replantés en conservant les acacias pour leur couvert léger.

Le paysage de Grand-Coude devient un agro-système mixte : géranium rosat, thé, un peu d’élevage et de cultures vivrières, dans un paysage de hauts très structuré.

Durant cette période (1955–1972), on peut parler d’âge d’or agronomique du thé réunionnais : surfaces relativement importantes, appareil industriel, notoriété qualitative. Mais cette trajectoire sera brève.

La rupture : abandon de la filière (1972)

Les sources convergent sur une date de rupture : 1972.

  • L’histoire du thé à la Réunion est qualifiée d’éphémère, la filière ayant disparu alors même que le thé était très réputé ; la culture est abandonnée en 1972.

  • Les plantations sont laissées à l’abandon : les théiers non taillés montent alors à plusieurs mètres de hauteur, formant de véritables “forêts de thé” dans certains secteurs de Grand-Coude.

  • Plusieurs facteurs explicatifs, même s’ils ne sont pas tous explicitement documentés, peuvent être raisonnablement combinés :

Concurrence internationale :

Les grandes origines (Inde, Sri Lanka, Kenya, Chine) produisent à coûts bien plus bas et avec des volumes incomparablement supérieurs.

Coûts de main-d’œuvre

La cueillette fine, en terrain de pente, reste coûteuse dans un département français soumis aux normes sociales métropolitaines.

Orientation des politiques agricoles

La Réunion se recentre sur les filières structurantes : canne-sucre-rhum, élevage, horticulture, puis diversification, mais le thé ne fait pas partie des priorités politiques et financières.

Problèmes de gouvernance de filière :

Usine unique, dépendance à des circuits d’écoulement restreints, difficile mise à niveau industrielle.

Résultat : les plantations sont progressivement abandonnées, l’usine cesse son activité, la filière thé disparaît comme filière économique. Les théiers survivent cependant in situ : la plante reste dans le paysage, même si la culture disparaît du système productif.

La mémoire végétale : forêts de thé oubliées (années 1972–2000)

Entre 1972 et le début des années 2000, le thé subsiste sous forme de “forêts relictuelles” :

À La Plaine des Palmistes et à Grand-Coude, des parcelles entières de théiers sont laissées en friche ; les plants montent à plusieurs mètres, s’encroûtent de pestes végétales, se mêlent aux bambous et à la végétation secondaire.

La plante change de statut :

  • Jadis culture d’exportation,

  • Puis source de bois de chauffage pour la distillation de géranium,

  • Et même, ponctuellement, ressource décorative (feuillage pour les fleuristes).

Cette phase est intéressante pour un regard de géographe/agronome :

  • On a une plante pérenne (Camellia sinensis) qui survit sans gestion agronomique dans un milieu de hauts volcaniques ;

  • Le thé devient une archive végétale, un palimpseste de l’histoire agricole du territoire ;

  • Ces reliques vont constituer plus tard le socle du renouveau.

La renaissance : le projet “Labyrinthe En-Champ-Thé” à partir de 2005. En 2004 avec Pascal Picard et moi même (conceptualisation du projet).

Le renouveau du thé réunionnais est fortement lié à un premier acteur et un lieu :

Johny Guichard, agriculteur à Grand-Coude, et le site du Labyrinthe En-Champ-Thé.

Les sources institutionnelles (Esprit Parc national, offices de tourisme, presse) s’accordent sur la chronologie :

  • Un outil pédagogique (histoire agricole, botanique, transformation du thé),

  • Un produit touristique ludique (labyrinthe, jeux, visites guidées),

  • Et une vitrine pour la renaissance du thé réunionnais.

Le projet repose sur trois piliers :
Agriculture et transformation

Reprise de la cueillette (bourgeons et feuilles terminales),

Mise en place d’un atelier de transformation (thé blanc, thé vert, thé noir, voire “impérial”),

Adoption d’un positionnement bio et de haute qualité, sur de petits volumes.

Patrimoine et éducation

Le labyrinthe et O'T racontent l’histoire du thé de l’île, de la phase industrielle oubliée à la renaissance contemporaine.

Le site met également en valeur le géranium, les paysages de Grand-Coude et de La Plaine des Palmistes, les savoir-faire agricoles.

Tourisme expérientiel :

Visites guidées “de l’arbre à la tasse”, dégustations, vente de produits locaux, labelisation Esprit parc national pour certaines gammes (thé, géranium, etc.).

Ce renouveau s’inscrit dans plusieurs dynamiques :
  • Valorisation des productions ultra-locales à haute valeur ajoutée ;

  • Tourisme gastronomique et paysager (les champs de thé comme paysage signature de Grand-Coude, ou de La Plaine des Palmistes au même titre que les gorges volcaniques environnantes) ;

  • Recomposition de l’identité agroalimentaire de La Réunion, où le thé rejoint le café Bourbon pointu, la vanille, le curcuma, le géranium et d’autres produits d’exception.

La place de la Plaine des Palmistes et des autres initiatives

Dans les années 1955–1972, la Plaine des Palmistes est citée, dans les documents de médiation actuels, comme l’une des zones où le thé a connu un essor considérable, aux côtés de Grand-Coude.

Aujourd’hui, on observe :
  • Des traces historiques : anciennes plantations mentionnées dans des inventaires paysagers et des récits locaux, plantations relictuelles, mémoires d’anciens travailleurs ;

  • Des initiatives plus récentes de relance (dont tu fais partie, même si les sources publiques sont encore limitées ou dispersées) qui prolongent l’histoire en dehors de Grand-Coude, notamment autour de la production de thé blanc et de thés de spécialité en agroforesterie par Pascal Picard et Stéphane Arnoux.

  • On peut considérer que la nouvelle phase n’est plus une filière unique centralisée (type “350 ha + une usine”), mais une mosaïque de micro-projets de haute valeur :

  • Un noyau très visible et institutionnalisé (Labyrinthe En-Champ-Thé, O'T, label Esprit parc, promotion touristique forte) ;

  • Des exploitations plus petites, souvent en polyculture (thé + PAM + maraîchage + élevage, etc.), qui se positionnent sur des créneaux spécifiques (thé blanc, transformation artisanale, circuits courts, thé glacé, etc.).

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